le XX siècle, celui de Sartre (BHL)

BIOGRAPHIE

« LE 20eme SIECLE = LE SIECLE DE SARTRE » (BHL)

1905 Naissance le 21 juin à Paris.
1906 Mort de Jean-Baptiste Sartre, son père, qui était enseigne de vaisseau. Sa mère se réfugie auprès de sa famille.

Pour le petit orphelin, c’est le grand-père maternel, Charles Schweitzer, un homme nostalgique, tourné vers le passé, qui devient l’image du père ; Sous l’influence de cet être à la forte personnalité, le jeune Sartre prend goût à la littérature et à l’écriture.

Le petit Poulou va être adoré, choyé, félicité tous les jours, ce qui va sans doute construire chez lui un certain narcissisme.

 Parce qu’on le trouve laid, parce qu’il est maladroit, parce qu’il ne s’habille pas comme les autres et parce qu’il ne s’amuse pas comme ceux de son âge, donc parce qu’il est différent et qu’il est rejeté, le jeune Sartre se réfugie dans ses jeux imaginaires.

1915 Jean-Paul Sartre est élève au lycée Henri-IV où il devient ami avec Paul Nizan.

Ils découvrent ensemble la philosophie en lisant un livre de Bergson.

1917 Sa mère se remarie avec Joseph Mancy, ingénieur de la marine, que Sartre, alors âgé de 12 ans, ne finira jamais de haïr. Ils déménagent alors à La Rochelle, où il restera jusqu’à l’âge de 15 ans, trois années qui seront pour lui des années de calvaire : Sartre passe en effet du climat familial heureux à la réalité des lycéens qui lui paraissent violents et cruels.
1924 Il entre à l’Ecole Normale Supérieure. Il y fait la connaissance de Raymond Aron et Maurice Merleau-Ponty

À la surprise de ses admirateurs, qui s’interrogent sur une possible erreur du jury, Sartre échoue en 1928 au concours d’agrégation de philosophie auquel Raymond Aron est classé premier (Sartre dira lui-même avoir fait preuve de trop d’originalité).

1929 Il est reçu premier à l’agrégation de philosophie. Simone de Beauvoir, reçue seconde cette année-là, devient sa compagne.
1931 Il est nommé professeur au Havre.

Traversée du désert. C’est une épreuve pour Sartre, lui qui a tellement craint les vies rangées et qui a tellement critiqué dans ses écrits la vie ennuyeuse de professeur de province.

1933 Il est en poste à l’Institut de Berlin .

Attitude « étrange » lors de son séjour à l’Institut Français de Berlin en 1933-1934. Au moment où l’Allemagne est en train de décider de son avenir, et par là même de l’avenir du monde, Sartre ne voit rien, n’entend rien, ne dit rien, ou tout au moins n’en laisse rien paraître. Pour lui, alors, « l’homme est une passion inutile »   et le monde pouvait crouler autour de lui : Sartre ne s’engagea pas.

1938 Publication de la Nausée
1939 Le Mur. Jean-Paul Sartre commence à travailler à l’âge de raison et l’Etre et le Néant.
1940 Il est mobilisé et est fait prisonnier au début de l’été.

Sartre   pendant la guerre, ne tira pas un seul coup de feu

1941 Il s’évade du camp de Trèves en mars 1941
1943 Publication des Mouches et de l’Etre et le Néant
1944 Publication de Huis Clos.
il fait la connaissance d’Albert Camus.

Ainsi qu’il l’a expliqué lui-même (« La guerre m’avait enseigné qu’il fallait s’engager »), c’est la guerre qui force Sartre à entamer ce processus qui le conduit de l’état d’intellectuel détaché et anti-humaniste   à celui qu’il allait assumer de la Libération jusqu’à sa mort, soit en se laissant consciemment utiliser par les opposants à l’état bourgeois, soit en militant maoïste actif qui se précipite à toutes les manifestations contre l’exploitation et la répression. Cette débauche d’énergie contestataire tous azimuts semble avoir valeur de catharsis suite à son « inaction » et son non-engagement dans le tumulte des années trente.

1945 Fondation de la Revue Les Temps Modernes : Au sortir de l’épreuve sans précédent que vient de subir la conscience européenne, c’est bien la politique qui préoccupe Sartre mais sans renoncer toutefois à la réflexion philosophique. Pour concilier ces deux pôles, mais aussi pour affirmer son engagement, il fonde à l’automne 1945, en compagnie de Merleau-Ponty, la revue Les Temps modernes dont l’orientation se situe résolument à gauche
Publication des deux premiers volumes des Chemins de la liberté
1946 Publication de : Morts sans sépulture, Réflexions sur la question juive, la putain respectueuse, L’existentialisme est un humanisme
1947 Publication de Baudelaire, du premier volume de la série des Situations
Il écrit le scénario de : les jeux sont faits
1948 Publication des Mains sales, du second volume de Situations
L’œuvre de Sartre est mise à l’index par le Vatican
Il collabore au journal : La Gauche
1949 Publication du troisième volume de Situations et de La mort dans l’âme
1951 Publication par Albert Camus de l’Homme Révolté qui lui vaut les foudres des existentialistes et de la revue Les temps Modernes dirigée par Sartre.
Publication de : Le diable et le Bon Dieu
1952 Rupture définitive entre Camus et Sartre
Publication de Saint-Genet, comédien et martyr
1954 Rupture avec Merleau-Ponty
Premier voyage en URSS
Adaptation théâtrale de Kean
1956 Publication de Nekrassov
1957 Jean-Paul Sartre travaille à la Critique de la raison dialectique qui sera publié en 1960
Publication de Question de méthode
Rupture avec le PC (suite à l’intervention soviétique en Hongrie en 1956)
1960 Publication de la Critique de la raison dialectique et les Séquestrés d’Altona
Il signe le manifeste des 121 sur le droit à l’insoumission.
1963 Publication des Mots
1964 il refusa le prix Nobel de littérature
Parution du premier numéro du Nouvel Observateur parrainé à la fois par Pierre Mendès France et Jean-Paul Sartre
1968 Sartre prend position en faveur des étudiants
1971 Il publie les deux premiers tomes de l’Idiot de la famille ( Essai sur Flaubert) et fonde avec Maurice Clavel l’agence de presse Libération
1972 Publication du troisième tome de l’Idiot de la famille
1973 Publication d’un Théâtre de situations
le 22 mai premier numéro du journal Libération dont il est le directeur. Il devra abandonner rapidement pour raison de santé.
1980 Il s’éteint le 15 avril à l’Hôpital Broussais. Ses obsèques ont lieu le 20 avril et rassemblent une foule immense. Un cortège de plusieurs dizaines de milliers de personnes suit son enterrement au cimetière du Montparnasse.

Sartre le philosophe français le plus lu et commenté à travers le monde

L’œuvre de Jean-Paul Sartre est gigantesque.  Il a produit des ouvrages dans plusieurs domaines, mais il s’est surtout fait valoir en philosophie et en littérature. Adolescent, Sartre rêvait de devenir un monument de la littérature

Sartre est la grande figure de l’intellectuel engagé :

Il considère qu’il est du devoir du philosophe de prendre part à l’histoire

 » L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. Chaque silence aussi. Je tiens Flaubert et Goncourt pour responsables de la répression qui suivit la Commune parce qu’ils n’ont pas écrit une ligne pour l’empêcher. Ce n’était pas leur affaire, dira-t-on. Mais le procès de Calas, était-ce l’affaire de Voltaire ? La condamnation de Dreyfus, était-ce l’affaire de Zola ? L’administration du Congo, était-ce l’affaire de Gide ? Chacun de ces auteurs, en une circonstance particulière de sa vie a mesuré sa responsabilité d’écrivain. ».

L’EXISTENTIALISME

 « l’existence précède l’essence »

L’existentialisme athée, que je représente, est plus cohérent. Il déclare que si Dieu n’existe pas, il y a au moins un être chez qui l’existence précède l’essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par aucun concept et que cet être c’est l’homme… Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se définit après.

L’existentialisme considère donc chaque personne comme un être unique qui est maître, non seulement de ses actes et de son destin, mais également, pour le meilleur comme pour le pire, des valeurs qu’il décide d’adopter

L’existentialisme c’est « le refus d’appartenir à une quelconque école de pensée, la répudiation de l’adéquation d’une quelconque croyance, et en particulier des systèmes, et une insatisfaction de la philosophie traditionnelle considérée comme superficielle, académique et éloignée de la vie[] »                 W. Kaufman

L’essence précède l’existence L’existence précède l’essence

L’essence est l’ensemble des caractères qui constituent une chose, qui définissent sa « nature », sa valeur intrinsèque.

Au contraire, les qualités annexes, relatives à certaines circonstances, variables et changeantes qui s’associent à cette »nature » sans la modifier, ne font pas partie de cette « essence ». La taille d’un homme, sa mobilité et son intelligence plus ou moins développées ne l’empêchent pas d’être un homme, cad un être doué de conscience et de pensée.

 

La pensée est l’essence de l’homme

Descartes

 

L’essence de l’homme n’est qu’un concept, une « vue de l’esprit » inventée par l’homme.

 

Il n’y a pas d’homme en soi, il n’y a que des individus jetés dans la vie.

La réalité, c’est l’existence concrète, immédiate, individuelle, tangible, limitée, que chacun découvre en lui-même et dans les autres.

 

Pour Sartre, l’essence de l’être humain ne se définit pas par un modèle préexistant mais par ce qu’il fait de lui-même au cours de sa vie. Il se trouve plongé dans l’existence, brutalement, avec ses limitations, ses contingences, ses données, diverses et uniques pour chacun ; mais il est doté de liberté     et de capacité d’agir, et il construit son « essence » au fil des ans.

 

L’homme est ce qu’il fait, ses actes seuls le jugent.

 

 CRITIQUES contre l’EXISTENTIALISME

 « Il n’y a rien à faire, il faut se résigner et attendre. »

Philosophie essentiellement triste et pessimiste                                                

Reproches des catholiques :
Ainsi chacun est libre de faire ce qu’il veut, et personne ne peut juger les autres.
Les Catholiques reprochent également à l’existentialisme de ne souligner que les aspects négatifs de l’homme et d’en oublier les vertus, par exemple le « sourire de l’enfant ».

Reproches des communistes : l’existentialisme enferme les hommes dans leur solitude, et ne les considère que comme étant isolés, ce qui les rendrait incapables de retourner ensuite à la solidarité humaine

« l’existentialisme pose le problème humain  comme question individuelle, abstraite et théorique. »

« Implicitement on admet la querelle éternelle de l’essence et l’existence, et l’on en tire parti dans le sens d’une recherche individuelle, d’une aventure et d’une réalisation du possible individuel. »

LA MAUVAISE FOI

L’ETRE EN-SOI
L’être en-soi désigne une réalité concrète : Un arbre par exemple ou une fleur. C’est une existence brute. L’en-soi est, il existe. L’objet est en soi, l’objet ne pense pas le monde extérieur, ne se pense pas lui-même

Il est, il ne peut pas ne pas être et ne peut pas être autre que ce qu’il est.

Il n’engage aucune relation avec le monde. Voilà pourquoi il est isolé. Isolé aussi par ce qu’il est sans fin et n’a aucune possibilité de s’échapper de lui-même.

L’ETRE POUR-SOI :
Sartre nomme l’être pour-soi   « conscience » ou  » conduite humaine ».

Il a la possibilité de se connecter avec les choses du monde qui sont en dehors de lui et qui sont aussi capables de donner le sens des objets ou de l’être.

L’homme est à la fois en-soi et pour-soi. L’objet ne pense pas le monde extérieur, ne se pense pas lui-même.L’homme, lui, réfléchit, se voit, juge le monde et se juge lui-même : il est pour soi. Notre situation de pour-soi nous donne la responsabilité de penser le monde, de le juger, de le choisir.

SARTRE ET LE GARCON DE CAFE

Considérons ce garçon de café. Il a le geste vif et appuyé, un peu trop précis, un peu trop rapide, il vient vers les consommateurs d’un pas un peu trop vif, il s’incline avec un peu trop d’empressement, sa voix, ses yeux expriment un intérêt un peu trop plein de sollicitude pour la commande du client, enfin le voilà qui revient, en essayant d’imiter dans sa démarche la rigueur inflexible d’on ne sait quel automate tout en portant son plateau avec une sorte de témérité de funambule, en le mettant dans un équilibre perpétuellement instable et perpétuellement rompu, qu’il rétablit perpétuellement d’un mouvement léger du bras et de la main. Toute sa conduite nous semble un jeu. Il s’applique à enchaîner ses mouvements comme s’ils étaient des mécanismes se commandant les uns les autres, sa mimique et sa voix même semblent des mécanismes ; il se donne la prestesse et la rapidité impitoyable des choses. Il joue, il s’amuse.

Mais à quoi donc joue-t-il ? Il ne faut pas l’observer longtemps pour s’en rendre compte : il joue à être garçon de café. Il n’y a rien là qui puisse nous surprendre : le jeu est une sorte de repérage et d’investigation. L’enfant joue avec son corps pour l’explorer, pour en dresser l’inventaire ; le garçon de café joue avec sa condition pour la réaliser. Cette obligation ne diffère pas de celle qui s’impose à tous les commerçants : leur condition est toute de cérémonie, le public réclame d’eux qu’ils la réalisent comme une cérémonie, il y a la danse de l’épicier du tailleur, du commissaire priseur, par quoi ils s’efforcent de persuader à leur clientèle qu’ils ne sont rien d’autre qu’un épicier, qu’un commissaire-priseur, qu’un tailleur. Un épicier qui rêve est offensant pour l’acheteur, parce qu’il n’est plus tout à fait un épicier. La politesse exige qu’il se contienne dans sa fonction d’épicier, comme le soldat au garde-à-vous se fait chose-soldat avec un regard direct mais qui ne voit point, qui n’est plus fait pour voir, puisque c’est le règlement et non l’intérêt du moment qui détermine le point qu’il doit fixer (le regard « fixé à dix pas »).

Voilà bien des précautions pour emprisonner l’homme dans ce qu’il est. Comme si nous vivions dans la crainte perpétuelle qu’il n’y échappe, qu’il ne déborde et n’élude tout à coup sa condition. Mais c’est que, parallèlement, du dedans le garçon de café ne peut être immédiatement garçon de café, au sens où cet encrier est encrier, où le, verre est verre. Ce n’est point qu’il ne puisse former des jugements réflexifs ou des concepts sur sa condition. Il sait bien ce qu’elle « signifie » : l’obligation de se lever à cinq heures, de balayer le sol du débit, avant l’ouverture des salles, de mettre le percolateur en train, etc. Il connaît les droits qu’elle comporte : le droit au pourboire, les droits syndicaux, etc. Mais tous ces concepts, tous ces jugements renvoient au transcendant. Il s’agit de possibilités abstraites, de droits et de devoirs conférés à un « sujet de droit ». Et c’est précisément ce sujet que j’ai à être et que je ne suis point. Ce n’est pas que je ne veuille pas l’être ni qu’il soit un autre. Mais plutôt il n’y a pas de commune mesure entre son être et le mien. Il est une « représentation » pour les autres et pour moi-même, cela signifie que je ne puis l’être qu’en représentation.

Mais précisément si je me le représente, je ne le suis point, j’en suis séparé, comme l’objet du sujet, séparé par rien, mais ce rien m’isole de lui, je ne puis l’être, je ne puis que jouer à l’être, c’est-à-dire m’imaginer que je le suis. Et, par là même, je l’affecte de néant. J’ai beau accomplir les fonctions de garçon de café, je ne puis l’être que sur le mode neutralisé, comme l’acteur est Hamlet, en faisant mécaniquement les gestes typiques de mon état et en me visant comme garçon de café imaginaire à travers ces gestes pris comme « analogon » . Ce que je tente de réaliser, c’est un être-en-soi du garçon de café, comme s’il n’était pas justement en mon pouvoir de conférer leur valeur et leur urgence à mes devoirs d’état, comme s’il n’était pas de mon libre choix de me lever chaque matin à cinq heures ou de rester au lit quitte à me faire renvoyer. Comme si, du fait même que je soutiens ce rôle à l’existence, je ne le transcendais par de toute part, je ne me constituais pas comme un au-delà de ma condition.

Pourtant il ne fait pas de doute que je suis en un sens garçon de café – sinon ne pourrais-je m’appeler aussi bien diplomate ou journaliste ? Mais si je le suis, ce ne peut être sur le mode de l’être-en-soi. Je suis sur le mode d’être ce que je ne suis pas. Il ne s’agit pas seulement des conditions sociales, d’ailleurs ; je ne suis jamais aucune de mes attitudes, aucune de mes conduites. Le beau parleur est celui qui joue à parler, parce qu’il ne peut être parlant : l’élève attentif qui veut être attentif, l’œil rivé sur le maître, les oreilles grandes ouvertes, s’épuise à ce point à jouer l’attentif qu’il finit par ne plus rien écouter. Perpétuellement absent à mon corps, à mes actes, je suis en dépit de moi-même cette « divine absence » dont parle Valéry. Je ne puis dire ni que je suis ici ni que je n’y suis pas, au sens où l’on dit « cette boîte d’allumettes est sur la table » : ce serait confondre mon « être-dans-le-monde » avec un «être-au-milieu-du-monde ». Ni que je suis debout, ni que je suis assis : ce serait confondre mon corps avec la totalité idiosyncrasique dont il n’est qu’une des structures. De toute part j’échappe à l’être et pourtant je suis.

Sartre (Jean-Paul), 1943 : L’Etre et le Néant, Gallimard, coll. Tel, Paris, 1976, pp. 94-95.

ANALYSE DU TEXTE

La mauvaise foi consiste à faire comme si nous n’étions pas libres, elle désigne une tentative pour se masquer à soi-même notre liberté. Ainsi de l’exemple du garçon de café qui joue à être garçon de café, à se fondre dans ce rôle comme si il n’était plus que ça : comme le rappelle Sartre, ses gestes sont automatisés, un peu trop appuyés, machiniques. Il mime le garçon de café, oubliant d’être lui-même, un homme avant tout.

Envers les autres,envers moi, envers le monde, je suis toujours de mauvaise foi : derrière un masque d’honnêteté, derrière des longs discours sur ma bonne volonté, ou simplement derrière des mensonges de mémoires ou de faits, ce que je vise toujours est de me donner bonne conscience. Cette réaction, présente chez tous les personnages de Huis clos, est un élément-clé pour comprendre les œuvres de Sartre, car elle est la cause de l’emprisonnement de l’homme par lui-même. En faisant preuve de mauvaise foi, l’homme se masque sa propre liberté dont il a peur mais surtout il se ment à lui-même sur ce qu’il est. C’est une excuse, ou plutôt un ensemble d’excuses, pour quitter le « pour-soi » et se réfugier dans l’« en-soi » Un livre est un livre comme un arbre est un arbre, alors que l’homme n’est jamais vraiment ce qu’il est : il joue perpétuellement un rôle. Autrement dit, la réalité humaine est d’être ce qu’elle n’est pas !

Se prendre pour objet, telle est la conscience qui est de mauvaise foi. Faire de la conscience un en-soi, telle est la mauvaise foi, conséquence nécessaire de notre contingence.

 AUTRUI

 « L’ENFER C’EST LES AUTRES »

AUTRUI :

Alors, c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru… Vous vous rappelez: le soufre, le bûcher, le gril… Ah! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril : l’enfer, c’est les Autres.                   Huis clos

L’existentialisme entraîne une vision très pessimiste des relations humaines. En effet, Sartre pense que l’homme est contraint de vivre avec les autres pour se connaître et exister mais il pense également que la vie avec les autres prive chacun de ses libertés. L’homme désespéré par sa propre banalité a construit ses propres illusions pour croire pouvoir néantiser les autres afin d’être au-dessus d’eux et ainsi s’échapper de la société.

C’est le regard qui dévoile l’existence d’autrui.

Le regard ne se limite pas aux yeux car, derrière les yeux, une conscience (un sujet) qui juge. Dans un premier temps, c’est moi qui regarde autrui, de telle sorte qu’il m’apparaît comme objet. Dans un second temps, c’est autrui qui me regarde, de telle sorte que j’apparaisse à autrui comme objet.

L’autre est aussi regard qui juge. Si le regard me regarde, je suis immédiatement modifié, altéré par ce regard : je suis regardé, concerné au vif de mon être.  » Le regard que manifestent les yeux, de quelque nature qu’ils soient, est pur renvoi à moi-même.

il y a les autres et nous devons tenir compte de la pensée des autres. Le regard que je jette sur le monde est contredit par le regard que les autres jettent sur lui. Entre ma pensée et celle des autres s’établit un conflit : nos visions du monde faisant exister le monde différemment, la liberté de l’autre tend à supprimer la mienne en détournant les choses de leur signification que je leur donne, en leur en accordant d’autres.
Or, nous venons de le dire l’autre me juge, me pense, fait de moi l’objet de sa pensée. Je dépends de lui. Sa liberté me réduit à l’état d’objet, d’en-soi.
 » Je suis en danger. Et ce danger est la structure permanente de mon être pour autrui « . En un certain sens, je pourrais jouir de cet esclavage sous le regard d’autrui car je perds ma position de sujet libre, je suis devenu objet. Mais ce n’est qu’une illusion. Car je ne peux échapper à ma position de sujet. Ma réduction à l’état d’objet ne le permet pas. Pire, elle sollicite ma position de sujet et ceci pour deux raisons :

En me pensant, l’autre établit un jugement sur moi, jugement dont je vais tenir compte désormais pour me connaître. Autrement dit, l’autre m’oblige à me voir à travers sa pensée comme je l’oblige réciproquement à se voir à travers la mienne.

Et L’être et le Néant ajoute  » l’essentiel des rapports entre les consciences, c’est le conflit « . Plus une conscience se sent coupable, plus elle aura tendance à charger autrui pour se défendre de son jugement. Les bourreaux de Mort sans sépulture, par exemple, veulent faire croire aux victimes qu’elles sont coupables.

Ni l’amour, ni la haine, ni l’indifférence, ne peuvent faire sortir les hommes de l’enfer dans lequel nous sommes tous plongés puisqu’il y a les autres .

 CONCLUSIONS

Dans la nouvelle édition du « Dictionnaire des idées reçues », à la rubrique Sartre, on peut lire ceci : « Hommes de lettres prolifique, tour à tour romancier, dramaturge, essayiste, pamphlétaire. Philosophe post-cartésien de la conscience et du projet. S’est toujours trompé en politique. »

Jean-Paul Sartre laisse derrière lui une œuvre considérable, sous forme de romans, d’essais, de pièces de théâtre, d’écrits philosophiques ou de biographies. Sa philosophie a marqué l’après-guerre, et il reste, avec Albert Camus, un symbole de l’intellectuel engagé. De son engagement dans la résistance en 1941 (engagement mis en doute en raison de son attitude trouble durant l’Occupation[1]), jusqu’à sa mort, en 1980, Sartre n’a cessé de défrayer la chronique. Il fut en effet de tous les combats, pleinement et totalement engagé dans son époque, embrassant avec ferveur toutes les causes qui lui ont semblé justes. Sorte de VOLTAIRE[2] DU XXE SIECLE, Sartre aura milité inlassablement, jusqu’au bout de sa vie.

 Huis clos, c’est le drame des gens qui vivent repliés sur eux-mêmes, et qui sont donc d’autant plus livrés au regard de l’autre.

Cette pièce est donc un appel à l’action, à l’engagement ; elle vise à réveiller la conscience des gens sur le fait qu’il faut mériter sa vie, lui donner soi-même un sens. Chacun peut, en lisant cette pièce, réfléchir à sa propre existence et au sens qu’il pense lui avoir apporté. Le message à retenir n’est pas seulement « L’enfer, c’est les Autres », comme on le dit souvent en parlant de cette pièce. En fait, il se traduirait plutôt de cette manière : on n’est jugé que par ses actes.

Les paroles ou la pensée ne suffisent pas à justifier une existence. Sartre a suivi cette idée tout au long de sa vie.

Ce  » Siècle de Sartre « , c’est d’abord une époque, la nôtre, toute d’espérances et de désillusions, d’utopies et d’aveuglements, dont Sartre fut, pour le meilleur et pour le pire, la figure dominante. Comment cet homme-monument a-t-il pu, dans sa seule vie, surplomber ainsi son temps ? Par quel tour de force – métaphysique, politique, littéraire, existentiel – est-il parvenu à incarner si parfaitement ces saisons de bruit et de ferveurs ? C’est l’énigme que cette enquête philosophique s’efforce d’explorer… Surgit aussitôt une autre énigme. Sartre, mais lequel ? Qu’y a-t-il de commun entre l’homme libre de La Nausée et le compagnon de route stalinien qui lui succède ? Entre le stendhalien de la drôle de guerre et le militant de la guerre froide ? Entre le philosophe génial qui, très tôt, découvrit tous les vaccins anti-totalitaires et le maître à penser moins mémorable qui, plus tard, négligera de se les inoculer ? Cela compose un tumulte d’idées, d’événements, de défis, de défaites, de tragédies, dont notre modernité reste captive. On y entend la rumeur de l’âge qui s’achève. On y distinguera peut-être les lignes de force de l’âge qui s’annonce.                          Bernard Henry Levy

 L’inventaire est terrible, qui va des insultes à caractère bestial sur Charles de Gaulle aux lâchetés ordinaires sous l’Occupation et aux soutiens apportés aux régimes les plus sanguinaires et les plus totalitaires : l’URSS, ou la Chine de Mao qui n’aurait pas entraîné autant de morts qu’on le dit sous la Révolution culturelle… Plus généralement, il développe « une théorie du gouvernement par la terreur », justifie « l’illégalisme révolutionnaire » et approuve le « bain de sang », une révolution devant aller jusqu’au bout de sa volonté de massacre. Les attentats palestiniens terroristes de 1972 sont ainsi approuvés de même d’ailleurs que les assassinats perpétrés par « la bande à Baader ».                 Michel Onfray